Mes responsabilités de « chef de projet » de l’opération 2012 : Rousseau pour tous, version genevoise de la commémoration du tricentenaire de la naissance de Rousseau, m’ont amené, avec les services compétents, à faire coïncider les acquis les plus récents de la recherche sur la vie et l’œuvre du Citoyen de Genève avec les prérequis naturels de toute opération d’envergure dans le domaine culturel : définition de publics cibles, arbitrages budgétaires, quadrillage urbain, lien réactivé à l’histoire de la ville, etc. Parmi les cinq commissions constituées dès octobre 2006, soit plus de cinq ans avant le début des manifestations – et en prévision du budget de près de quatre millions de francs qui allait être voté, sur des crédits d’investissement, par le Conseil municipal de la Ville de Genève – siégeait une commission scientifique chargée de lire avec attention tout dossier susceptible de recevoir un financement ou d’être avalisé par la structure d’ensemble. Y participaient, entre autres, Raymond Trousson, Alain Grosrichard, Jean-Daniel Candaux, Michel Porret, bien connus de tous les dix-huitiémistes, ainsi qu’Yvette Jaggi, ancienne syndique de Lausanne. S’il n’est évidemment pas question de faire le relevé de toutes les opérations encouragées lors de ce tricentenaire, un très léger rappel de certaines d’entre elles, particulièrement significatives, permettra in fine d’interroger l’impact de 2012 Rousseau pour tous sur notre lecture contemporaine de Rousseau.
Parmi les colloques, signalons d’abord celui qui fut organisé, sur une idée de Bronislaw Baczkó, par la Société Jean-Jacques Rousseau : intitulé « Amis et ennemis de Jean-Jacques Rousseau », il avait pour principe d’interroger non seulement les « amis » et « ennemis » contemporains de Rousseau, mais aussi ses témoins « postérieurs », c’est-à-dire ceux qui le lisent, le relisent, le commentent ou l’illustrent. Un des autres colloques « majeurs » de cette année 2012 fut celui du GIPRI (Institut international de recherches pour la paix à Genève) qui proposait, du 27 au 29 avril, une série d’entretiens intitulés « Jean-Jacques Rousseau. La république. La paix » avec un invité d’honneur (Jean-Pierre Chevènement) et des intervenants invités à centrer leur discours sur l’héritage politique de Rousseau : Monique Cottret, Martin Rueff, Blaise Bachofen, Ghislain Waterlot ou Luc Vincenti ont ainsi donné raison à Gabriel Galice et Christophe Miqueu, les principaux organisateurs de l’événement, dans leur volonté d’un resserrement de la problématique et d’une réduction significative des champs d’application de la recherche en cours.
Si l’armature scientifique de l’opération 2012 Rousseau pour tous reposait pour l’essentiel sur les quatre ou cinq colloques de l’année et sur les expositions chargées de les accompagner ou de les illustrer, elle permettait également de veiller à la qualité des projets de création authentique qui devaient marquer cette année 2012. J’en retiendrai, à titre d’exemples, seulement deux.
Le premier fut, curieusement, l’un des plus grands succès de l’année. « Curieusement » car le sujet choisi et le mode d’exploitation artistique retenu ne permettaient pas, a priori, d’imaginer que plusieurs milliers de personnes se presseraient dans le parc La Grange, vers la scène Ella Fitzgerald, en cette fin juin. Marc Philippin et Soômi Dean, responsables du groupe « Kitchen Project », avaient en effet conçu une « fiction historique sur Jean-Jacques Rousseau » intitulée L’Ombre des Lumières et destinée à narrer l’histoire de l’amitié de Rousseau et de François Coindet, « deux Genevois vivant en France au siècle des Lumières ». On imagine aisément tout le travail d’investigation nécessaire en amont d’une telle prestation. Impossible en effet de se contenter de relever les occurrences exploitables à des fins artistiques. Le spectacle, irréprochable sur le plan de la connaissance de Jean-Jacques Rousseau, prétendait de surcroît tirer un trait d’union visible entre passé et présent : L’Ombre des Lumières donnait à voir des « séquences d’images animées, composées à partir de documents d’archives, le plus souvent retravaillées à la peinture informatique. »
Autre projet de création artistique : le film de Francis Reusser, Ma Nouvelle Héloïse, présenté en avant-première dans la salle Arditi, sur la plaine de Plainpalais, à Genève. J’étais ici impliqué non seulement comme coordinateur de toutes les manifestations de 2012 Rousseau pour tous, mais également comme « auteur secondaire » – le mot est du cinéaste lui-même – Francis Reusser ayant décidé d’exploiter la conclusion à laquelle j’étais parvenu dans la seconde partie de ma thèse sur La Nouvelle Héloïse, à savoir le suicide de Julie. La création elle-même, ou l’écriture du scénario, s’est alors passée en trois étapes : discussions nombreuses sur le « passé » dix-huitiémiste de Francis Reusser (lequel avait déjà réalisé pour la télévision deux longs métrages sur cette période des Lumières : Jacques et Françoise en 1991 et Voltaire et l’affaire Calas, avec Claude Rich, en 2007) ; premier « essai » sous forme d’un court-métrage intitulé Nous trois (2012) où le cinéaste poussait à l’extrême le chapitre de ma thèse portant sur le personnage de Claire et qui a depuis été inclus dans la série La Faute à Rousseau, produite par Pierre Maillard chez Rita Productions ; et enfin, une fois trouvés les derniers financements, la réalisation même du long métrage. La critique s’est montrée plutôt sévère sur celui-ci. Francis Reusser était accusé, en coulisses, de ne parler que de lui-même au lieu d’illustrer le roman de Rousseau. Mais n’était-il justement pas intéressant de provoquer, par un jeu de mises en abyme et une adaptation quelquefois amusée au monde contemporain, ce dialogue improvisé avec l’auteur de la Julie ?
Le moment le plus émouvant de cet ensemble de manifestations fut sans nul doute la lecture, devant la maison natale de Rousseau, le 28 juin 2012, du premier livre des Confessions par le comédien genevois Jean-Charles Fontana.
Galerie











Colloque de la Société Jean-Jacques Rousseau, Genève. Salle des abeilles, Palais de l’Athénée.
Discours d’ouverture d’Alain Grosrichard, président de la Société Jean-Jacques Rousseau.
Colloque Jean-Jacques Rousseau, Genève : une pause bien méritée.
Réunion à midi devant la maison natale de Jean-Jacques Rousseau.
Jean-Charles Fontana devant la maison natale de Rousseau.
Guillaume Chenevière, auteur de Rousseau, une histoire genevoise, et le comédien Jean-Charles Fontana.
« L’ombre des Lumières », du groupe Kitchen Project.
« Rousseau, la République, la paix », colloque du GIPRI.
Conférence de presse d’inauguration du projet 2012 Rousseau pour tous, Grand Théâtre de Genève, mars 2011.
De gauche à droite : Daniel Dollé, dramaturge du Grand Théâtre ; Patrice Mugny, maire de Genève ; François Jacob et Dominique Berlie, co-responsables du projet.
Une des affiches de 2012 Rousseau pour tous.
Affiche du film Ma nouvelle Héloïse, de Francis Reusser.
